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Interview Eric Laurent #5
Iran : maître du jeu, futur
adversaire ?
Equipe PCSH.— Pensez-vous que la
prochaine étape pour les USA sera l'Iran ? Ou qu'au
regard de l'influence iranienne, les USA se tiendront au
contraire à distance ?
Eric Laurent.— Je crois que
l'administration Bush voulait vraiment intervenir en Iran
après l'Irak. Mais, le temps et les difficultés
croissantes en Irak aidant, elle a révisé son
jugement. Intervenir en Iran aurait impliqué l'ouverture
d'un front supplémentaire, et l'Iran est un adversaire
beaucoup plus compliqué à battre que l'Irak :
c'est un pays plus grand et doté d'un régime plus
stable. Il ne s'agirait pas de renverser un homme seul, mais
bien tout un système. En outre, les Iraniens ont su
jouer de l'art de la négociation avec une
habilité consommée : ils ont prolongé les
négociations sans fournir de gage tangible aux USA,
sachant parfaitement que les démocraties
détestent l'affrontement et n'y ont recours qu'en
dernier ressort. Personne n'était donc prêt
à mener une guerre contre l'Iran, hormis les USA dans
les premiers temps.
Aujourd'hui, l'objectif de l'Iran est de
se doter de l'arme nucléaire et de placer la
communauté internationale devant le fait accompli. Le
fait est qu'à l'heure actuelle, les membres du Conseil
de Sécurité de l'ONU sont incapables de
s'accorder sur un programme de sanctions. Russes et Chinois se
montrent réticents vis-à-vis de ces sanctions,
pour des raisons différentes. L'Iran cristallise un
certains nombres de positions anti-occidentales de la part de
Pékin et Moscou. Les Iraniens ont donc un
véritable boulevard pour agir. Le temps qu'Obama tente
d'intervenir sur ce dossier, il sera trop tard : l'Iran
possèdera l'arme nucléaire. Quelle sera alors
l'attitude américaine ? C'est le seul dossier sur lequel
Démocrates et Républicains sont d'accord :
d'Hillary Clinton à McCain en passant par Nancy Pelosi,
tout le monde a déclaré qu'un Iran
nucléaire serait la seule chose pire qu'une guerre
contre l'Iran. En effet, les USA sont l'allié principal
Israël, qui ne pourrait tolérer un Iran
nucléaire. Si l'Iran se dotait du nucléaire, cela
ferait en outre voler en éclats le Traité de
Non-Prolifération ouvrant une véritable
boîte de Pandore. Tous les Etats de la région
souhaiteront se protéger de la menace iranienne, et donc
se doter de l'arme nucléaire à leur tour. Je
pense que le 21ème siècle sera le siècle
de la guerre et du nucléaire. Un Iran nucléaire
perturberait également les alliances traditionnelles des
USA. L'Arabie Saoudite pourrait ainsi reprocher aux USA ne
s'avoir pas su assurer sa sécurité en
échange du pétrole qu'elle lui fournit. Des
tensions vont se créer entre Washington et les
monarchies de la région qui se sentent
fragilisées par la montée en puissance de l'Iran.
Enfin, il faut souligner que l'Iran peut
non seulement jouer sur la carte irakienne pour
réactiver le conflit contre les Américains, mais
influence également le Hezbollah au Liban, et le Hamas
en Palestine. Il a beaucoup de cartes à jouer. Vous avez
d'un côté les USA, Israël et
l'Autorité Palestinienne ; et de l'autre l'Iran, la
Syrie, le Hezbollah et le Hamas. L'avantage est plutôt
aux derniers pour l'instant. Et les prochaines élections
en Iran ne changeront rien à cela : les opposants au
régime actuel appartiennent aux mêmes cercles de
pouvoir.
Equipe PCSH.— Ne pensez-vous pas
que le prochain pouvoir en place pourrait se montrer plus
pragmatique ?
Eric Laurent.— Ce parti
pragmatique est incarné par Ali Larijani, dont on parle
beaucoup. Il avait déjà mené des
négociations sur le nucléaires avant Amadinejad
et s'est toujours montré d'une extrême
fermeté en la matière, n'a jamais rien
cédé. C'est un homme très intelligent. Il
m'avait dit : « vous savez, il y a une grande
différence de perception entre vous, les occidentaux, et
nous. Je vais vous raconter une histoire qui résume cela
: un européen se promène dans le souk de
Téhéran. Il s'arrête devant une
échoppe où un chien boit dans un bol. Ce bol lui
semble une merveille archéologique, une véritable
œuvre d'art. Il se dit alors qu'il va jouer finement,
s'approche du marchand et lui demande s'il accepterait de lui
vendre son chien. Le marchand accepte, en demandant 100$.
L'Européen déclare en prenant le chien qu'il
emporte le bol avec lui. Mais le marchand refuse. La discussion
s'éternise, le marchand ne cède rien.
L'occidental demande finalement au marchand pourquoi il ne veut
pas lui vendre le bol, qui n'a aucune valeur. Celui-ci lui
répond : « c'est un bol porte-bonheur, à
chaque fois que j'utilise ce bol, je vends un chien ».
Equipe PCSH.— Pensez-vous que les
USA vont revenir à une vision moins idéologique
et plus réaliste sur l'Iran, notamment avec Obama ?
Eric Laurent.— Oui, il est clair
qu'on va revenir à une politique plus traditionnelle. La
préservation des intérêts américains
restera une priorité. Le nouveau président se
trouve confronté à des faits d'une gravité
extrême puisqu'il doit faire face à deux guerres
qui s'enlisent sur le plan extérieuEric Laurent.—
l'Irak et l'Afghanistan. Sans compter les relations
extrêmement tendues avec la Russie, les
difficultés avec la Chine, et le dossier iranien. Ce
dernier dossier est évidemment délicat dans la
mesure où Hillary Clinton (Secrétaire d'Etat)
comme Obama ont manifesté leur soutien à
Israël, comme du temps de Bill Clinton. Hillary Clinton a
en effet précisé que le conflit
israélo-palestinien était sa première
priorité, réaffirmant son soutien à
Israël. Nul ne sait si Obama cherchera à
infléchir l'attitude de sa Secrétaire d'Etat. Si
son administration reste aussi à l'écoute
d'Israël qu'à pu l'être l'administration Bush
(l'une des plus pro-israéliennes que les USA aient
connue), la question reste posée de savoir si elle
écoutera les sirènes de faucons israéliens
les plus durs, favorables à une intervention militaire
conte l'Iran. Je ne crois pas qu'une telle intervention
militaire aient beaucoup d'effets aujourd'hui : l'état
d'avancement du programme iranien est telle que la
possibilité de le réduire à néant
est quasi-nulle. Celle de le retarder est également
très réduite, puisque les américains
ignorent les cibles exactes qu'il faudrait frapper, du fait de
leur dissémination. Ils auraient donc recours à
des bombardements massifs, qui auraient des conséquences
gigantesques et nuiraient à l'image des USA dans la
région - une image déjà extrêmement
détériorée après l'administration
Bush. C'est pourquoi les iraniens laissent planer le sentiment
qu'ils ont toutes les cartes en main. Obama avait réussi
à séduire les dirigeants Iraniens,
déclarant qu'il ouvrirait des discussions avec
eux. Mais il a ensuite du faire marche arrière
devant le tollé que ces propos ont soulevé aux
USA. L'Iran ne sait donc pas quelle sera son attitude, et ne se
réjouit pas de la nomination d'Hillary Clinton, c'est
certain. C'est un dossier très épineux.
Stuff Happens
Equipe PCSH.— Vous qualifiez votre
livre de livre d'histoire immédiate, et invitez le
lecteur à passer de l'autre coté du décor.
Pensez que c'est également la démarche de la
pièce de théâtre ? Pensez-vous que le
théâtre puisse être un biais efficace pour
traiter d'une histoire aussi immédiate ?
Eric Laurent.— Oui, tout à
fait, je le pense. Et je suis même surpris que le
théâtre ne traite pas davantage de sujets
d'actualité importants. C'est plus courant au
cinéma. Je ne sais pas à quoi cela tient.
Equipe PCSH.— C'est justement pour
cela que nous voulons monter cette pièce, même
s'il est vrai que ce n'est pas tellement dans les habitudes des
auteurs français. Les pays anglo-saxons le font
davantage. Mais ça va changer !
Eric Laurent.— Oui,
espérons-le !
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interview intégrale sur
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