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Interview Hubert Védrine #4
« Stuff Happens » : une vision
réaliste du pouvoir
Equipe PCSH.— Que pensez-vous de
la pièce de D.Hare ? Vous semble-t-elle réaliste
?
Hubert Védrine.— J'ai
trouvé que la pièce sonnait juste quand je l'ai
lue. Elle est par ailleurs amusante, très bien faite et
bien écrite. Je n'ai personnellement pas
travaillé directement avec l'équipe de Bush,
quoique je l'aie connue pendant dix-huit mois en tant que
ministre. J'ai connu Rice, Colin Powell, et j'ai
rencontré Bush trois ou quatre fois mais jamais en petit
comité. Le ton débraillé donné
à leurs discussions dans la pièce sonne pourtant
très juste. Car les lieux de pouvoir ressemblent
à un sous-marin ou au service d'Urgences d'un
hôpital : les gens sont 24h/24 ensemble, dans un lieu
fermé, et doivent prendre des décisions
très rapides, sans formalisme. Les plaisanteries fusent
comme dans la pièce. L'auteur a très bien senti
l'atmosphère qui peut régner dans de tels lieux.
Si l'on mettait en scène une discussion autour de
Clinton, d'Obama, de Mitterrand ou de Chirac, le ton serait le
même. L'auteur montre bien le côté «
pouvoir », le fait que ce sont trois, quatre, cinq
personnes qui sont là, tout le temps. Leurs
réunions ne ressemblent pas à un séminaire
académique dans la réalité : ils l'ont pas
une heure et demi pour présenter les arguments pour et
les arguments contre une certaine décision. Les
choses ne se passent pas comme cela. Des réunions
formelles sont parfois organisées : un conseil
restreint, un conseil de la Défense…Mais les
moments formalisés sont plutôt rares, en fait. On
pourrait parfaitement monter une pièce dans laquelle
Chirac et Villepin discuteraient de la guerre en Irak en disant
des américains : « ce sont des enfoirés, il
ne faut pas aller là-bas », de façon tout
à fait informelle.
Equipe PCSH.— Trouvez-vous que la
pièce montre bien l'écart entre discours officiel
et discours officieux des dirigeants ?
Hubert Védrine.— Ce double
discours n'est pas propre aux dirigeants, vous le trouvez chez
n'importe qui.
Au sein d'une famille, par exemple : les
parents peuvent penser que leurs enfants sont insupportables et
mériteraient des claques, mais leur disent en face que
ce qu'ils font est très bien et qu'ils les comprennent,
parce qu'ils souhaitent suivre une pédagogie
intelligente.
La situation des personnes de pouvoir
n'est pas différente, elle est simplement plus aigue.
Car ils se trouvent dans une position d'acteurs : dans nos
sociétés médiatiques, ils sont en
permanence exposés.
Un acteur peut ressentir des sentiments
de colère extrême un soir -pace qu'il s'est
disputé avec sa femme ou autres - mais néanmoins
jouer le rôle comique qu'il est censé incarner
ensuite pendant deux heures.
Sans compter que le pouvoir
génère énormément de stress. La
plupart des gens n'ont pas à prendre de décisions
conséquentes dans leur vie quotidienne : ils commentent,
disent au café que « le gouvernement est nul,
qu'il faudrait faire le contraire… », c'est tout.
Les gens de pouvoir doivent au contraire prendre des
décisions toute la journée : « oui, non,
oui, non, oui, non », etc. Et ces décisions sont
lourdes de conséquences pour la vie des gens -bien
qu'elles ne débouchent pas toujours sur une guerre,
heureusement. Un homme politique ressemble à un
chirurgien dans un service d'urgences. Il doit dire en l'espace
de quelques secondes : « celui là peut être
sauvé, celui-là est condamné ». Et
ce, dix, quinze ou vingt fois par jour. C'est très
difficile à vivre. Il est donc fréquent qu'un
homme politique confie à un proche après le
travail « j'en ai marre de tous ces cons », comme
un chirurgien dirait « j'en ai marre, ils peuvent tous
crever ». Il faut comprendre cela. Mais cela ne veut pas
dire que cette phrase prononcée en privé soit
davantage sincère que la phrase officielle. La seule
phrase vraie est peut-être celle que le président
prononce à la télévision : l'autre lui
permet seulement de se défouler en privé. Cette
situation n'existait pas auparavant parce qu'on ne connaissait
pas le côté privé des acteurs politiques,
la médiatisation était moindre. On ne trouve
presque rien sur De Gaulle par exemple. Il disait de temps en
temps qu'il fallait faire sauter tous les
députés, qu'il en avait raz-le-bol . Mais de
telles phrases étaient rares, il n'y en avait pas plus
d'une par an. Les dirigeants modernes au contraire sont en
permanence entourés par des journalistes et parlent
beaucoup. Ce que j'ai lu dans la reconstitution de la
pièce sonne donc très juste.
Equipe PCSH.— Que pensez-vous de
la figure de Colin Powell dans la pièce, justement ? Il
apparaît à la fois comme un héros tragique
et comme un acteur principal de la décision de partir en
guerre…
Hubert Védrine.— J'ai connu
Bush, Powell, Rice, Cheney, et à peine Rumsfeld. Tout ce
qu'ils disent dans la pièce me paraît plausible.
Ce sont évidemment des propos inventés, mais
inventés à partir de phrases qui ont
été prononcées. L'image donnée de
Powell est fidèle à la réalité :
Powell est fondamentalement un honnête homme, un haut
fonctionnaire. Il incarne le service public dans le domaine
militaire. Lors de la première guerre du Golfe, il avait
dit à Bush père de ne pas aller jusqu'à
Bagdad : il souhaitait respecter le mandat de l'ONU et pensait
que ç'aurait été une absurdité
militaire. Il incarne la puissance américaine, est
très fier d'avoir pu devenir chef d'état major
des armées alors qu'il était fils
d'immigré américain. C'est un homme
fondamentalement raisonnable et attentif. Sur les questions du
Proche-Orient par exemple, je peux témoigner qu'il
résistait toujours aux néo-conservateurs qui
s'opposaient continuellement à la politique. C'est un
homme réellement partagé. Il a certainement
détesté le rôle qu'on lui a fait jouer
lorsqu'il a du présenter de fausses preuves devant
l'assemblée générale de l'ONU au sujet des
armes de destruction massives irakiennes. Il a du le vivre
très mal. Je pense que c'est notamment cela qui l'a
incité à voter Obama.
Equipe PCSH.— Que pensez-vous du
fait que la culture se penche ainsi sur les relations
internationales ? Pensez-vous qu'elle peut éveiller
l'intérêt du public sur ces questions ? Lui
permettre de mieux comprendre les mécanismes de prise de
décision ?
Hubert Védrine.— Que la
culture s'empare de ces questions est une bonne chose. Surtout
si ce n'est pas fait de façon hystérique. La
pièce de David Hare sonne très juste. C'est une
satire impitoyable, parce que vraie, du processus qui a
débouché sur une décision politique
absurde. A mon avis, la politique étrangère
américaine n'a jamais été aussi mauvaise
que pendant cette période là, alors que je la
trouve généralement assez intéressante du
point de vue des intérêts américains. Je
trouve donc cela très bien lorsque les choses sont
présentées ainsi. Très souvent, ce qu'on
lit sur le pouvoir sonne faux, parce que les gens n'arrivent
pas à en saisir la réalité. Le seul qui
s'en soit approché est peut-être Alexandre Dumas,
dans Vingt Ans Après. Je n'ai pas connu Richelieu mais
ce qu'il écrit sonne vrai. La plupart du temps, les
textes qui apparaissent sont souvent des textes de
dénonciation sinon. Ils sont légitimes mais
n'apprennent rien au public parce qu'ils sont aussi
systématiques et manichéens que Bush l'a
été dans sa politique. Ils ne font souvent
qu'entretenir la croyance qu'on cache des choses terribles aux
populations, qu'on leur ment, etc. Mais une œuvre qui
permet de comprendre les mécanismes de prise de
décision de façon intelligente et informée
est quelque chose de formidable.
Equipe PCSH.— Mais n'y a-t-il
vraiment rien de secret ?
Hubert Védrine.— Pas
grand-chose, en fait. Les secrets ne durent
généralement pas très longtemps. Certains
choses restent secrètes pendant trois jours, oui : on
sait à l'avance qu'un tel va démissionner, qu'on
va nommer un tel…Mais le problème serait
plutôt inverse dans notre société moderne :
des quantités absolument astronomiques d'informations
circulent dans tous les sens sans que personne n'y comprenne
rien, parce que personne n'est capable de les trier. Il faut
avoir fait bac + 20 pour arriver à y voir clair. Cela
neutralise autant les gens qu'un manque d'informations. Les
choses vraiment secrètes portent sur des petites
histoires de police minables : il n'y a pas beaucoup de choses
secrètes importantes. En revanche, le public se
retrouve face à des éléments d'analyse de
fond qu'il ne comprend pas. Il est vrai qu'on a du mal à
comprendre comment l'équipe Bush a pu concevoir une
telle politique. Certains membres de cette administration
étaient sincères et convaincus que c'était
la meilleure chose à faire. Je pense que Bush
était sincère, par exemple. Mais pas Cheney : je
le vois plutôt comme un manipulateur. Personnellement, je
crois que l'intervention en Afghanistan était
nécessaire, mais qu'il aurait fallu adopter une approche
beaucoup plus politique ensuite, ne pas toucher à
l'Irak. Madeleine Albright me disait d'ailleurs que Saddam
Hussein était « in the box », et qu'on avait
qu'à l'y laisser -dans sa boîte. Je pense qu'il
aurait fallu changer de politique iranienne depuis longtemps,
faire ce que recommandent d'ailleurs tous les anciens : Carter,
James Baker, Albright, Brejinsky...Et qu'il fallait
évidemment imposer le règlement de la question
israélo-palestinienne : faire en sorte que l'opinion
israélienne majoritaire, qui est favorable à la
création d'un Etat palestinien, trouve une expression
politique. Car le système électoral
israélien donne une trop grande importance aux partis
extrémistes et marginaux. Il aurait fallu garantir une
sécurité énorme à Israël
ensuite, certes, mais c'est la politique qu'on aurait du mener.
Si on ne l'a pas fait, ce n'est pas pour des raisons
secrètes mais pour des questions d'analyse politique et
d'orientations idéologiques.
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